Comme chaque microcosme, la "grande famille" (sic) des musiciens possède ses souffre-douleurs, ses boucs-émissaires, ses histoires belges. On cite volontiers le cas des altistes, des ténors, on dresse les vents contre les cordes, etc... Et l'humour, dans le meilleur des cas, de vaporiser l'adrénaline d'un métier dont le "syndrome du mal-aimé" constitue souvent un des ressorts profonds (dit "complexe d'Apollinaire"...).
A l'Origine, les instruments étaient tous frères: chacun sa spécialité, à seule fin d'imiter la Nature, pour sa clémence, ou de capter les belles. Vincent Lajoinie incite ici à la modestie, rappelant nos origines avec férocité,
cette franchise du temps des cavernes (qu'il serait déplacé de confondre avec la cruauté). Les pianistes, par exemple, traditionnellement primi inter pares, devront en rabattre de leur superbe en apprenant la provenance
de leur instrument à marteaux :
"assénée sur un crâne d'esclave vivant, la massue permettait, en échange d'un effort minime, de jouir d'un phénomène musical intense, quoique bref, et porteur d'une charge émotionnelle peu commune"...
Comment devient-on musicien ? C'est d'abord "grâce à un contact journalier via des doigtés
(que même un bourreau psychopathe n'aurait osé imaginer), que le jeune fortifie son âme",
à défaut de ses doigts. Il peut alors prétendre à se présenter dans un Conservatoire, du latin "conserver"
(et non "former", comme des esprits naïfs et imperméables à l'étymologie ont pu le croire).
"Le Concours d'entrée se déroule alors en octobre, comme la fête de la bière de Munich,
cette dernière étant plus vulgaire mais plus amusante". Admis, il aura alors la chance d'entrevoir parfois son Professeur, avant que ce dernier ne retourne en tournée, ou chez sa mère.
Heureusement l'Assistant est là, avec pour charge de "le convaincre qu'il pourra être LE soliste du siècle, probabilité dûment vérifiée dans 0,0001 pour cent des cas". Mais est-il nécessaire de réussir pour travailler,
lui sussurera-t'on au sortir d'un trait un peu périlleux. Et dans "persévérer" n'oyez-vous point le verbe percer ?
Et le voici, à l'issue de ses études, "après avoir fréquenté l'embryon de phalange pompeusement nommé Orchestre du Conservatoire, aussi bien préparé au métier de musicien qu'un séminariste appelé à racoler à Pigalle".
A défaut de savoir remplir les feuilles roses des assédics, ou l'art de se faire remplacer discrètement,
"il y aura néanmoins appris les rudiments de cette saine animosité, de cette hypocrite camaraderie qui forment la base la plus noble de la pratique d'ensemble". Certes il pourra exécuter sans peine la cadence du concerto d'Aranjuez, ou lagoyiser à l'envi quelques vagues airs de Carmen,
"mais quant à posséder le fameux oeil caméléon du musicien de pupitre, apte à regarder simultanément la partition, le chef, les jambes de la har-piste et la finale de Roland-Garros sur sa TV Sony portable, ceci est une toute autre affaire".
Qu'à cela ne tienne il existe un dernier recours: les Prix Internationaux. Si notre instrumentiste n'a pas la malchance d'être également musicien, ces derniers pourront "attester de son accession à la maîtrise d'un jeu digitalement parfait, ou suffisamment insipide, pour rencontrer l'approbation de tous les jurés".
